L’espace rural est-il aujourd’hui réinvesti ? Comment ? Par qui ? Quels besoins, quels services ? Comment peut se concrétiser la solidarité entre les « urbains » et les « ruraux » ? L’association des Cigales de Bretagne a organisé, le 8 novembre 2011 à Rennes, une table ronde* sur ce thème.

 « La société n’a jamais autant changé que ces trente dernières années ». En préambule, Ali Aït Abdelmalek, sociologue, professeur à l’université de Rennes 2 a rappelé quelques-uns de ces bouleversements, portant selon lui sur « des fondamentaux » : le rapport à la nature, la planétarisation, le rapport aux idéologies. Ces changements majeurs ont obligé les individus à des efforts d’adaptation permanents. De ce point de vue, le monde paysan n’a pas été épargné. Touché par une véritable « saignée démographique » (de 80 % de paysans à 5 % aujourd’hui), il a dû affronter de nombreuses cassures : famille/travail, agriculture/terroir, agriculture/alimentation et agriculture/nature, cette dernière rupture semblant « résumer toutes les autres ».

Dans une société « de moins en moins centrée sur le territoire », mais de plus en plus sur « l’identité sociale et professionnelle », la notion d’« espace rural » a-t-elle encore un sens ?, interroge Ali Aït Abdelmalek. Il pousse même plus loin : « Est-ce que la ruralité existe vraiment ? », rappelant que la définition même du « rural » est souvent une vision imposée par les urbains.

Les cinq autres intervenants de cette table ronde ont semblé apporter une réponse positive à ce questionnement volontairement provocant. Chacun a témoigné en effet d’une réalité bien présente dans l’espace rural.

-Mathieu Bostyn, a rappelé « la finalité sociale », de l’expérience du Champ commun, épicerie-bar-lieu d’animation installée au cœur d’Augan un bourg morbihannais de 1 400 habitants. Dans un contexte de raréfaction du commerce local, cette initiative « inscrite dans un territoire » et « impliquant 90 personnes », est une illustration de « l’agir local pour penser local ».

-Issue du MRJC (Mouvement rural de la jeunesse chrétienne), la jeune Cigales Yaouankiz War Ar Maezh (17 personnes, moyenne d’âge : 30 ans) soutient des projets d’installation en milieu rural. Pour Laure Fiquet, une de ses membres, « le rural est bien vivant », à condition qu’on n’oublie pas de faire rimer ruralité avec « modernité » et qu’on place les questions de la formation et de la mobilité au cœur des préoccupations.

-En réaction à la disparition progressive du monde paysan et pour lutter contre le risque d’« artificialisation des terres », l’association Terres de Liens s’est créée avec l’objectif de reconstituer le lien entre producteur et consommateur. Via un système d’actionnariat collectif, elle permet l’achat de terres, louées ensuite à des fermiers, avec clauses environnementales à la clé. Le processus prend du temps, comme l’a rappelé Lysiane Jarno. Il a toutefois permis l’installation de 7 agriculteurs en Bretagne.

-Porteuse d’un projet de chèvrerie bio à Brech (56), Sophie Le Lin a confirmé l’importance du facteur temps pour convaincre les financeurs du bien fondé d’un dossier, surtout quand on a un parcours un peu atypique. Proche du but, elle confirme l’importance d’un réseau de soutien (87 associés dans toute la France), qu’internet rend possible aujourd’hui.

-Sur un plan plus global, Marie-Martine Lips, présidente de la CRES Bretagne a tenu à rappeler la vitalité de l’économie sociale et solidaire en Bretagne. Selon elle, la région a un autre atout : son réseau de villes moyennes et une structuration par pays « ancienne » et « qui marche ». La clé du succès est en effet dans « la mise en lien des acteurs ».

En conclusion, il semble que l’avenir de l’espace rural passe par la promotion d’un « savoir-vivre au pays » qui suppose de redonner l’envie aux citoyens de s’impliquer. Beaucoup en appellent à une forme de « responsabilité civile » collective, comme antidote à l’excès d’individualisme et de corporatisme « qui mettent à mal la vie sociale et la démocratie ». L’espace rural a donc un avenir. Celui-ci peut même être porteur d’innovation et de modernité, à condition de mettre tous les acteurs dans le jeu (individus, associations, collectivités, acteurs publics,…). Les Cigales y ont évidemment toute leur place.

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*Les intervenants de la table ronde du 8 novembre 2011

-Ali Aït Abdelmalek, sociologue, professeur à l’université de Rennes 2, directeur du Ladec-As

-Mathieu Bostyn, responsable du Champ commun (Scop d’Augan (56) financée par une Cigales)

-Laure Fiquet, de la Cigales Yaouankiz War Ar Maezh

-Lysiane Jarno, de l’association Terre de Liens

-Sophie Le Lin, porteuse d’un projet de chèvrerie bio à Brech (56)

-Marie-Martine Lips, présidente de la CRES Bretagne et de l’association Familles rurales

Soirée animée par Xavier Debontride